Serious Games Juridiques : l’apprentissage du droit par le jeu

Dans les sociétés humaines le jeu est considéré comme une simple distraction, un passe temps, un divertissement. Il ne s’agirait pas d’une activité noble. Ce ne serait qu’une activité mineure, secondaire. Il est principalement réservé aux enfants et même lorsqu’il est pratiqué par ceux-ci les adultes considèrent que le jeu n’apporte rien en matière d’apprentissage.

Cette vision du jeu qui prédomine dans la société est également celle qui s’impose dans l’enseignement. Le jeu comme technique de transmission des savoirs est rarement utilisé. Pourtant le jeu constitue la meilleure méthode d’apprentissage dans le règne animal. Pour la société humaine l’apprentissage par le jeu passe par les serious games. Lorsqu’ils sont spécialisés en matière juridique ils ne doivent pas devenir un gadget. Toutefois dans tous les cas certaines personnes sont et resteront réfractaires aux serious games.

1) Le jeu constitue la meilleure méthode d’apprentissage dans le règne animal

Dans son ouvrage intitulé « Libérez votre cerveau, Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société » Idriss Aberkane nous apprends que le jeu est la meilleure façon d’apprendre et que cette technique d’apprentissage est présente chez tous les mammifères.

La comparaison de la pratique de l’espèce humaine et des autres animaux concernant le jeu démontre ainsi l’existence d’une anomalie. Contrairement aux autres mammifères l’espèce humaine refuse de laisser au jeu la place qu’il devrait occuper naturellement en matière d’apprentissage.

Ce refus s’explique uniquement par un choix sociétal. Au lieu de retenir la méthode d’apprentissage la plus efficace et qui s’applique naturellement à elle l’espèce humaine a préféré la bannir en ne lui accordant qu’un statut inférieur. A la place du jeu l’espèce humaine a décidé de recourir à des méthodes d’enseignements moins efficaces.

2) L’apprentissage par le jeu passe par les serious games

Les institutions enseignantes n’effectuant pas correctement la tâche pour laquelle elles ont été créées certaines personnes ont développé des serious games, ou dans la langue de Molière des jeux sérieux, dans plusieurs domaines.

Tel est notamment le cas de Robert T. Kiyosak. Cette personne est un auteur à succès en matière d’éducation financière. Estimant que l’éducation financière n’était pas enseignée convenablement il a écrit des livres sur ce sujet et il a développé et commercialisé le jeu Cashflow 101.

En lui même le concept de serious games n’est pas une nouveauté. En effet il existait depuis le XV siècle. A partir de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle il va être principalement utilisé par l’armée à des fins de formation militaire et pour le développement de techniques guerrières.

Dans les années 1970 le serious games va connaître un essort dans des domaines autres que militaire. Cet essort va être effectué en utilisant des jeux vidéos ou des jeux de plateaux ou de sociétés, à l’instar de Cashflow 101.

Les serious games peuvent porter sur de nombreux domaines. C’est ainsi que des serious games ont été développés pour traiter plus spécifiquement de la matière juridique.

3) Des serious games spécialisés dans le domaine juridique

Il existe plusieurs types de serious games relatifs au domaine spécifique. Ils vont du simple fichier pdf à imprimer aux jeux vidéos en passant par des jeux de sociétés.

Depuis le 27 octobre 2010 l’Unicef propose sur son site internet trois kits de jeux destinés aux enfants. Toutefois un kit est devenu inaccessible. Les deux autres kits sont des fichiers téléchargeables au format pdf pour mettre en place des activités pour les enfants des écoles primaires et du collège. Un kit va aider les enfants à connaître leurs droits. L’autre va leur permettre de prendre connaissance de problématiques sur le développement durable et de mieux connaître l’Unicef.

Afin de favoriser la connaissance du droit du travail la fédération CFDT de la métallurgie avait mis en ligne en 2011 le jeu Ma Job Aventure. Celui-ci était jouable en ligne et sur Facebook. Accessible gratuitement il avait réuni au moins environ 600 joueurs. Ce jeu n’est plus accessible à ce jour (le nom de domaine utilisé pour ce projet semble avoir été acheté dans l’intervalle par une autre personne). Un professeur d’un lycée de Montbéliard avait eu recours à ce jeu pour faire découvrir à ses élèves le droit du travail et la gestion des ressources humaines.

En 2011 la société 3DDUO a développé pour les Editions legislatives le jeu Olympe. Ce serious game juridique a été soutenu par le Pôle Images Nord-Pas de Calais, la Chambre du Commerce et d’Industrie du Valenciennes et du Centre Régional de Ressources Audiovisuelles Nord-Pas de Calais. Olympe comportait deux épisodes avec des mini-jeux. Le premier épisode était relatif au licenciement, le second épisode concernait le statut d’auto-entrepreneur. A ce jour le site dédié à ce projet n’est plus accessible.

Des directions juridiques de plusieurs entreprises ont adopté des serious games en matière de formation : Axa France, la SNCF, L’Oréal, la BNP, Michelin, Immochan France.

On peut notamment remarquer que Michelin a eu recours au jeu Mission Antitrust réalisé par Daesign, serious games relatif au droit de la concurrence. Ce jeu a remporté le Prix Spécial du Jury Salon Serious Games Expo 2011 et le Prix du Meilleur Serious Game Salon e-Learning Expo 2012.

Plus récemment Immochan France, filiale immobilière d’Auchan Holding, a développé avec la société Kelje, spécialisé dans le domaine des jeux d’entreprises, deux formations utilisant des jeux de sociétés juridiques. Il s’agit des jeux de plateaux dont les thématiques concernent respectivement le montage d’opération et les baux commerciaux. Pour cette innovation Immochan France a obtenu le Prix du Jury et le Prix du Public dans le cadre du 7ème prix de l’innovation en management juridique organisé par le Village de la Justice. Il serait intéressant de savoir si Immochan France a continué dans cette voie et à développé des jeux relatifs à d’autres thématiques.

Le 20 septembre 2019 s’est déroulée à Strasbourg la première Legal Games Week. Cette manifestation était organisée par Open Law le droit ouvert et l’Ecole des avocats du Grand Est (ERAGE). Lors de cette manifestation il a été possible de tester notamment les jeux suivants : Hellink (jeu aidant à avoir un regard critique sur les informations et à éviter les fake news), Subpoena (jeu relatif au plagiat), Datak (jeu sur les données personnelles, site internet non accessible lors de la rédaction de cet article), Tablettrap, Juristraining (jeu relatif au droit constitutionnel), Vox Populi, Law Dojo, Le serpent juridique.

Parmi les jeux présentés lors de Legal Games Week nous apportons une mention spéciale pour Le Serpent juridique. Ce projet qui a été développé d’une façon originale par un étudiant en droit. Celui-ci a en effet utilisé la plateforme Kiss Kiss Bank afin de disposer d’un financement participatif. Ce jeu de cartes est actuellement centré sur le droit administratif. Il pourrait dans l’avenir aborder ultérieurement d’autres matières.

4) Le jeu ne doit pas devenir un gadget

Les serious games doivent avoir une grande qualité pour avoir une utilité.

Il y a un risque important à voir des entreprises, des organismes de formation ou des unités d’enseignements recourir à des serious games de faible qualité qui ne seraient que des gadgets.

Les jeux destinés à l’apprentissage dans le domaine juridique doivent répondre à un véritable besoin et apporter véritablement des connaissances. Ils n’ont aucun intérêt s’ils ne remplissent pas ces objectifs. Ils ne doivent pas avoir pour but de donner bonne conscience à leur créateur, c’est vers les utilisateurs qu’ils doivent être tournés.

5) Certaines personnes sont et resteront réfractaires aux jeux

Sans prendre en considération les personnes qui voudront ignorer les serious games car elles estimeront que les jeux ne sont que pour les enfants, d’autres personnes seront réfractaires aux jeux permettant un apprentissage du droit.

En effet nous ne sommes pas tous construits de la même façon. Chaque personne dispose de sa propre psychologie. Notre « logiciel » est unique. Or des personnes même en étant sensibles à l’apprentissage du droit se passeront des serious games, voire se rebelleront avec violence contre les personnes qui tenteraient d’imposer l’usage de ces jeux, tout simplement car les jeux ne correspondent pas à leur être.

C’est notamment le cas pour les jeux de sociétés. Les personnes qui détestent les jeux de sociétés ne vont pas recourir à des serious games qui sont sous ce format. De même ceux qui éprouvent une répulsion pour les jeux vidéos ne pourront pas, ou très difficilement et avec un résultat qui sera sans doute un échec, s’adonner à un apprentissage du droit sous la forme d’un jeu vidéo. Ces personnes préféreront apprendre le droit d’une façon plus traditionnelle, tout simplement car cela leur convient mieux.

6) Pour aller plus loin

Les références de l’ouvrage d’Idriss Aberkane : Idriss Aberkane, Libérez votre cerveau, Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société, Editions Robert Laffont, Collection Réponses, 2017, ISBN 2221215540.

Accès aux jeux proposés par l’Unicef pour les enfants de l’école primaire et du collège.

Sur le site du Village de la Justice, M. Ulrich Lepoutre, directeur juridique d’Immochan France, explique la démarche d’Immochan France en matière de jeux de sociétés juridiques.

Le teaser du serious games juridique Olympe est visualisable sur YouTube.

Accès au site de la Legal Games Week.

Accès à la page du Serpent Juridique sur Kiss Kiss Bank et à une interview de son créateur sur le site du Village de la Justice.